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Un million de burkinabés dans la rue. Notre ami le dictateur Blaise Compaoré, assassin de Sankara, chassé du pouvoir !

Quelle force opposer au peuple, lorsqu'il a dit : je veux ? L'autocrate Blaise Compaoré en a fait l'amère expérience. Lui qui règne par le crime et la duperie depuis 27 ans au "pays des hommes intègres" a du quitter le pouvoir chassé par des centaines de milliers de ses sujets.

Jamais l'Afrique de l'ouest n'a connu de manifestations de cet ampleur depuis la décolonisation : plusieurs centaines de milliers de manifestants au centre de Ouagadougou ce jeudi 30 et vendredi 31 octobre dernier. L'opposition évoque le chiffre symbolique du million de manifestants jeudi 30 octobre.

La plus grande manifestation jamais organisée en Afrique de l'ouest

Sur un pays de 17 millions d'habitants, c'est comme si en France 5 millions de personnes étaient descendues dans les rues de Paris. Blaise Compaoré a usé de façon classique des forces de police, de l'armée. Elles ont été submergées par la masse. Elles se sont retournées contre le dictateur.

Blaise Compaoré usurpait le pouvoir depuis 27 ans. Après deux révisions constitutionnelles, le dictateur voulait arracher un cinquième mandat. Celui de trop. Jeudi, l'Assemblée nationale a été envahie par des centaines de manifestants.

Même laminée, la police a tué : 30 morts, une centaine de blessés. Mais il y a aucune force à opposer au peuple, lorsqu'il veut. Jeudi, l'armée a donc dû dissoudre l'Assemblée et le gouvernement. Vendredi, Blaise Compaoré a dû démissionner.

La France a soutenu son ami le dictateur jusqu'au bout !

La mascarade a enfin cessé. Encore en 2011, la réélection de Blaise Compaoré a encore été saluée par la France, les observateurs étrangers, après un score de 80 %. Où sont ces 80 % inexistants aujourd'hui ? La rue a parlé contre le simulacre des élections patronnées par les dites démocraties.

Comme pour Ben Ali, la France a soutenu Blaise Compaoré jusqu'au bout. Rappelons le rôle qu'on a fait jouer à Compaoré dans les crises ivoirienne en 2011 et malienne en 2013. On sait combien il a joué double jeu, alimentant l'instabilité chez ses voisins, quitte à appuyer – c'est un soupçon qui montait, y compris dans les milieux informés français – les djihadistes au Mali.

Compaoré a péri par où il a fauté. Il y a 27 ans, il commettait un crime impardonnable contre son meilleur ami, contre son peuple contre son pays en participant, sans doute en organisant l'assassinat du père du Burkina Faso : Thomas Sankara.

Thomas SANKARA : le fondateur du Burkina-Faso, « le pays des hommes intègres »

Un siècle de colonialisme, puis un quart de siècle de néo-colonialisme n'ont instauré que la misère, la dépendance économique et la corruption généralisée, l'analphabétisme quasi-intégral et la mort partout. Tout va changer avec le jeune capitaine Sankara.

Thomas Sankara a 35 ans quand il accède au pouvoir en 1983, après un coup d’État mené par des officiers progressistes marxistes– issus du Regroupement des officiers communistes (ROC) –, soutenu par un vaste mouvement populaire.

Thomas Sankara avait déjà été ministre de l'Information en 1981 puis Premier ministre en 1982. Son discours axé sur la lutte contre le capitalisme inégalitaire, l'anti-impérialisme, mettant au premier plan une révolution politique, morale et sociale enthousiasme la jeunesse. Il déplaît à la France, à la Côte d'Ivoire qui pousse le président Ouedraogo à incarcérer son Premier ministre.

Le 4 août 1983, il accède au pouvoir, devient immédiatement le héros de la jeunesse, des paysans sahéliens, des ouvriers miséreux, des femmes opprimées. Son discours du 2 octobre donne la ligne : justice sociale, unité nationale interethnique, solidarité internationale, autosuffisance alimentaire, indépendance économique réelle, et vaste plan d'éducation et de santé.

Sankara commence par les symboles. La Haute-Volta perd son nom colonial et devient Burkina-Faso : le « pays des hommes intègres ». La devise est à l'image de la révolution, et de son leader, inspiré par Che Guevara et Fidel Castro : « La patrie ou la mort, nous vaincrons » !

Puis, très vite, on passe des symboles à la réalité. Le pouvoir politique passe de la bourgeoisie compradore, des élites politiques corrompus, des chefs féodaux au peuple, aux travailleurs réunis dans les Comités de défense de la révolution (CDR).

Les Tribunaux populaires de la révolution (TPR) permettent aux gens du peuple de mettre en jugement leurs oppresseurs. Si de nombreux excès sont commis, si certains en profitent pour régler leurs comptes, le procédé marque le changement dans les rapports de force.

10 mesures qui vont radicalement transformer le Burkina

Les mesures que va prendre le président Sankara vont transformer radicalement la société burkinabée.

1 – il va réduire le train de vie des représentants du peuple. De Mercedes, ils vont passer en Renault 5. De la classe affaire, ils passent en classe touriste. Exit les politiciens corrompus, place à des jeunes, des femmes, des gens issus du peuple, acquis aux idées révolutionnaires.

2 – Il va abolir les privilèges, les droits féodaux. C'est Sankara, et non les hypocrites Français, qui va « faire la Révolution de 1789 » au Burkina : c'est lui qui supprime les « droits féodaux », essentiellement des dons imposés, des prélèvements obligatoires sur les récoltes, des corvées.

3 – Il va mener une campagne d'alphabétisation, développer l'éducation publique. A chaque village, son école sera le mot d'ordre. Des centaines d'écoles vont être construites en quatre ans. Entre 1983 et 1987, le taux de scolarisation passe de 16 à 24 %, le taux d'analphabétisme recule chez les hommes de 95 à 80 %.

4 – Il va développer la santé publique, avec de vastes campagnes de vaccination. Un village, un poste de santé, disait Sankara. 2 millions et demi de Burkinabés sont vaccinés en trois ans, l'OMS loue la politique de santé de Sankara qui éradique la polio, la rougeole, la méningite.

Le taux de mortalité infantile, jadis le plus haut d'Afrique, chute. Sankara impose la gratuité totale des soins à l'hôpital, le prix des médicaments est régulé, la médecine du travail est instauré.

5 – Il nationalise la terre, le sous-sol, réalise une réforme agraire. Outre la suppression des droits féodaux, Sankara redistribue la terre – devenue propriété de la nation – aux paysans les plus pauvres, et garantit des prix de subsistance aux producteurs.

6 – Il mène une politique d'indépendance économique, d'auto-suffisance. En encourageant la production agricole locale, en redistribuant la terre, le Burkina passe d'un pays encore importateur en denrées agricoles en un pays auto-suffisant en 1987.

Sur le plan de la production artisanale, il diffuse la mode du « Faso Fani », qu'il impose aux fonctionnaires : les cotonnades produites par la célèbre manufacture d’État burkinabé, ainsi que les productions autochtones sont encouragées pour se substituer aux importations.

Sa politique de stimulation de l'économie locale s'accompagne d'une « économie populaire » qui vise à faire reculer la faim : 2 repas par jour, 10 l d'eau potable deviennent les objectifs prioritaires.

7 – Il est à l'origine d'une politique publique du logement, répondant aux besoins des plus modestes. A Ouagadougou seul, en 1983, 60 % des logements étaient des habitations spontanées, sans eau ni électricité, ni ramassage de déchets, ni évacuation des eaux usées.

Sankara impose la destruction des quartiers insalubres. Il crée plus de logements en trois ans que ce qui a été fait depuis l'indépendance. Il divise le prix des loyers par 3, en imposant des maximums : un studio avec eau et électricité est à 10 € maximum, sans les agréments, c'est 4 €.

8 – Il lutte contre la déforestation, la désertification par une politique volontariste. L'agriculture vivrière, le monde pastoral est bouleversé par une désertification qui atteint des proportions colossales : 250 000 ha par an de surfaces boisées sont perdues chaque année.

Le gouvernement Sankara impose à chaque famille de planter 100 arbres pendant 5 ans. En seulement 2 ans, 10 millions d'arbres sont plantés. Le Burkina-Faso devient un modèle continental de lutte contre le fléau de la désertification.

9 – Il rend la culture populaire, dans les villes comme à la campagne. Les semaines nationales de la culture sont instaurées en 1983 dans les villes. Des salles de spectacles se construisent partout, les troupes artistiques se créent. La télévision laisse une large place à la culture.

10 – Il fait progresser la cause de l'émancipation de la femme, de l'égalité entre les sexes. C'était le grand combat de Thomas Sankara : « Il n'y a de révolution sociale véritable que lorsque la femme est libérée », aimait-il à répéter, dans la tradition de Fourier, Marx, Zetkin et Lénine.

Thomas Sankara laisse une grande place aux femmes dans son parti, son administration, dans les organismes de base de la révolution. Il tente de libérer les femmes de la « double exploitation », de la chape de plomb de la société patriarcale.

Hélas, son nouveau code de la famille qui devait permettre d'abolir la polygamie, l'excision rencontre une forte opposition y compris chez certaines femmes. Pas seulement par aliénation, aussi pour des raisons économiques : la polygamie assure, pour les femmes et les ménages pauvres, une certaine sécurité économique, une division-coopération du travail qui les soulage.

Un anti-impérialisme qui dérange :

l'assassinat du Che africain, les complicités de la France

Tout cela en quatre ans ? Tout cela en quatre ans. Même si le processus sera naturellement inachevé. Même si il y eut beaucoup d'erreurs de jeunesse, de maladresses, d'excès y compris jusque dans la personnalisation, la militarisation de la société.

Pour Thomas Sankara, le combat pour la révolution burkinabé est aussi celui pour la libération de l'Afrique de l'impérialisme, du néo-colonialisme, pour le socialisme africain. Sankara devient ainsi l'héritier de Patrice Lumumba, assassiné avec la complicité des Occidentaux en 1960.

L'anti-impérialisme de Sankara est condamnation de la dette qui asservit les peuples africains, maintient les États dans une dépendance par rapport à l'ancienne puissance coloniale. Il dénonce à l'ONU cette dette qui fait des États africains, de faux États indépendants, condamnés à la misère.

Sans entrer dans le bloc de l'Est, il se rapproche par ailleurs des pays communistes. Il est ami de Fidel Castro, un admirateur de la révolution cubaine. Il cherche un point d'appui auprès de l'URSS en 1986, qui lui offre une aide économique conséquente.

Son anti-impérialisme, son pan-africanisme, son philo-communisme agacent. Ils agacent la vieille puissance coloniale française, ainsi que ses alliés dans la région, d'abord la Côte d'Ivoire de Félix Houphouet-Boigny, ainsi que le Togo et le Mali.

En novembre 1986, le président de la République française François Mitterrand – celui qui disait en 1954 l' « Algérie c'est la France, elle va des Flandres au Congo » – est en visite à Ouagadougou.

Sans haine, avec calme et éloquence, Sankara critique vertement Mitterrand, et la France qui vient d'accueillir le Premier ministre d'apartheid sud-africain Pieter Botha en France. Il critique l'hypocrisie de la France qui prétend être l'ami des pays africains, et soutient l'apartheid.

Le président Mitterrand n'apprécie guère cette remontrance. Il lui répond sur un ton paternaliste, sous des menaces voilées. Sankara vient de signer son arrêt de mort. Avec le retour de la droite à Matignon, la ré-activation des réseaux RPR-Foccart, la France complote pour le faire chuter.

Les événements de 1987 restent marqués par le mystère. Selon diverses sources, la Côte d'Ivoire agissait en sous-main pour corrompre certains acteurs haut placés du régime, menait une campagne de salissement du capitaine Sankara.

Le Mali, le Togo multiplient les provocations, tentant d'embarquer le Burkina Faso dans une guerre qu'elle perdrait nécessairement faute d'équipement militaire adéquat.

Finalement, le 15 octobre 1987, il est assassiné lors d'une session extraordinaire du Conseil national de la révolution, pris d'assaut par un commando militaire armé de grenades, de fusil-mitrailleurs. Son corps est transporté, puis enterré sans aucune cérémonie au cimetière de Dangoen.

Le commanditaire de l'assassinat ne fait guère de doute, c'est celui qui a profité du crime. Son meilleur ami, que beaucoup décrivent comme ambitieux, jaloux, sans convictions : Blaise Compaoré, approché depuis plusieurs années par la Côte d'Ivoire et la France.

Dès son arrivée au pouvoir, Compaoré rétablit des relations cordiales avec la France. Il coupe les liens avec Moscou et la Havane. Dès 1991, il obéit docilement aux plans d'ajustement structurel du FMI, aux projets de privatisation qui vont ruiner le pays, toujours un des plus pauvres de la région.

Les acquis de la révolution burkinabée sont déconstruits, la mémoire de Sankara officiellement oubliée. La France a fait de Compaoré, dirigeant corrompu, criminel, son pilier dans la région. Il est devenu son médiateur favori dans les crises ivoiriennes, maliennes récemment.

Blaise Compaoré est un dictateur régulièrement élu avec 80 % des voix comme en 2005, en 2010. Cela ne pose aucun problème à la France.

Récemment, la presse malienne a évoqué le double jeu de Compaoré au Mali, avec un soutien potentiel apporté en sous-main aux djihadistes pour déstabiliser son voisin, et s'imposer comme un personnage central dans la région. La France baisse les yeux bien sûr.

On sait bien que Compaoré a trempé dans d'autres conflits régionaux, comme au Sierra Leone, au Libéria, avec son sinistre ami Charles Taylor, contribuant au trafic de diamants régional et à des conflits fratricides.

Aujourd'hui, la famille de Thomas Sankara demande justice. Le Collectif « Justice pour Sankara, justice pour l'Afrique » demande qu'une enquête indépendante soit ouverte sur son assassinat, pointant les responsabilités de la Côte d'Ivoire, des États-Unis et de la France.

Mémoire bafouée, corps mutilé, idées piétinées : On peut finir par ces mots du capitaine Sankara, prononcé lors des premières assassines des Tribunaux révolutionnaires, le 3 janvier 1984 :

« Tant qu'il y aura l'oppression et l'exploitation, il y aura toujours deux justices et deux démocraties : celle des oppresseurs et celle des opprimés, celle des exploiteurs et celle des exploités. La justice sous la révolution démocratique et populaire sera toujours celle des opprimés et des exploités contre la justice néo-coloniale d'hier, qui était celle des oppresseurs et des exploiteurs ».

Tag(s) : #Internationale

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